Imaginer un salariat sans subordination

 

Danièle Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS, a écrit dans le monde diplomatique du mois de juillet un article traitant des rapports de subordination du salariat.*

 

Les indépendants travaillant en liaison avec des plateformes numériques cherchent à sortir de ce statut afin de bénéficier de droits sociaux qui les subordonnent à un employeur, sacrifice ayant pour contrepartie des garanties sur l'avenir, une protection contre la précarité mais au détriment de l'estime de soi.

 

Pour autant cette condition de salarié est rejetée par ceux qui rêvent d'une société du travail émancipatrice où les travailleurs n'auraient plus à subir l'exploitation et l'aliénation de plus en plus mal vécue en témoigne l'étendue de la souffrance au travail.

 

L'individualisation grandissante du statut du salarié rend sa condition de plus en plus solitaire.Plus la subordination est individualisée et personnalisée plus elle est difficile à supporter.

 

Le management se focalise de plus en plus sur la dimension intime de l'individu (savoir être) au détriment de sa dimension professionnelle (savoir, savoir-faire).

 

Le salarié doit mobiliser l'entièreté de sa personne sur le plan cognitif et affectif pour atteindre des objectifs qu'il n'a pu réellement discuter avec les moyens qu'on lui a imposés et selon des procédures non négociables.

 

Les restructurations, changements de logiciels, recomposition des métiers, mobilités, externalisations, déménagements successifs  plongent les salariés dans une précarisation subjective rendent leurs savoirs et expérience obsolètes et les ravalent au rang d'apprentis permanents.On pourrait parler de comfortless management.

 

Pourquoi s'interdire de prendre pour cible cette contrainte archaïque et illégitime de subordination source de souffrance qui ne contribue pas loin de là à la qualité et à l'efficacité au travail ?

 

Pourquoi s'interdire de déconnecter subordination d'un côté et garanties sociales de l'autre ?

 

Les chefs d'entreprise les plus éclairés ont conscience des limites des méthodes managériales actuelles inefficaces pour assurer la performance des entreprises françaises face à la concurrence. Elles ne peuvent en aucune façon gagner la guerre des coûts et doivent par conséquent miser sur la qualité de l'engagement des salariés, leur intelligence et leur expérience collective, leur force de proposition pour améliorer les modalités de travail, donner toute place au renouvellement des idées, des produits, pour satisfaire de façon plus authentique les besoins des consommateurs et intégrer d'autres impératifs que ceux de la rentabilité à court terme.

 

Le courant des entreprises libérées mettent en place  des méthodes de diminution de la ligne hiérarchique(gouvernance horizontale, holacratie,...) toutefois les conditions de la libération du travail ne peuvent pas être décrétées unilatéralement par les dirigeants.

 

Pour l'heure la modernisation à l'initiative managériale (que ce soit sous forme d'entreprise libérée ou de plate-formes numériques) consiste surtout à faire assumer par les salariés nombre de charges et de responsabilités qui revenaient auparavant aux employeurs sans pour autant desserrer les contraintes de la subordination.

 

Il n'existe pas à ce jour de modèle alternatif qui reste à inventer par la mobilisation de l'intelligence collective des salariés sur le lieu de travail et ce ne peut avoir dans des entreprises coupées de ceux à qui les biens et les services produits sont destinés.

 

Pour que le travail constitue une activité socialisatrice et citoyenne créant des emplois et alimentant des logiques de consommation respectueuses des personnes et de la nature il faut donc commencer à regarder la subordination à travers un autre prisme et la dénaturaliser.

 

* Le Monde diplomatique n°760 juillet 2017 pages 20 et 21.